Le Journal Culturel
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Texte du mois : L'allumeur de réverbères, de Edward Johnson
Lundi 24 Août 2009 à 13 h 01, posté par Gauthier
Voici le tout premier commentaire personnel de ma toute première sélection, L’allumeur de réverbères d’Edward Johnson, que je vous conseille de lire ici. J’espère que mon interprétation de son œuvre plaira à son auteur. De même, j’espère que ce petit texte vous semblera intéressant à lire, en tout cas je me suis permis de le personnaliser et de parler des choses qui me sont venues à l’esprit en lisant cette nouvelle, qui est l’une des premières publiées sur le site et qui méritait donc de recevoir la première (modeste) promotion.
Je déconseille à ceux qui ne l’ont pas encore lu de regarder ce qui va suivre, cependant !
L’allumeur de réverbères commence en cette fin de soirée, dans une ambiance citadine où les gens de sortie rentrent chez eux pour se coucher. Ambiance citadine, ai-je dit, oui mais pas seulement : les références aux opéras, aux théâtres, aux nobles dames semblent nous plonger dans un univers assez guindé et bourgeois, au cœur d’une ville importante du XIXème. On imagine aisément ces femmes maniérées dans leurs robes démesurées, ces hommes élégants aux chapeaux haut-de-forme munis de leur montre à gousset, sortant en foule des luxueux bâtiments… et toute cette entrée en matière truffée de termes nobles et mélioratifs finit par laisser place à la présentation de Lucien. « Minuit, derniers souffles de vie.» donne le ton : les riches gens disparaissent et là, dans le calme nocturne, dans un silence de mort, vient Lucien, ce vieillard bourru quelque peu misérable du fait de son travail dur et ingrat. Lucien - dont le prénom est à relier à la racine latin lux, lucis qui signifie lumière - apparaît comme une luciole, dans la nuit noire, petite, discrète mais parfois importante car elle nous éclaire, touche de lumière dans le noir. Lucien connaît tout le monde, mais personne ne le connaît. «Personne ne se souciait de lui. » Dure situation que celle d’allumeur de réverbères.
Ce labeur, celui d’allumer les réverbères, métier si poétique mais pourtant si dur, méritait tellement une nouvelle ! Et personnellement je pense immédiatement au personnage emblématique de la cinquième planète, l’allumeur de réverbère qu’apprécie tout particulièrement le petit Prince. « Je fais là un métier terrible. C’était raisonnable autrefois. J’éteignais le matin et j’allumais le soir. J’avais le reste du jour pour me reposer, et le reste de la nuit pour dormir… », explique cet étrange personnage dans le fameux livre. On retrouve là la même dimension pathétique du personnage tel qu’il est présenté au début de la nouvelle…
Quel plaisir de trouver un allumeur de réverbères dans une œuvre ! Métier qui inspire la poésie - « Son travail commence quand celui des autres s'arrête. Il aidait les âmes perdues dans la ville par l'éclat de ses torches. » - tout en inspirant une certaine mélancolie, celle de cet homme qui chaque nuit s’attèle à sa tâche, en dehors du temps, lorsque le monde dort… ou presque.
Et la nouvelle d’Edward Johnson conserve une dérangeante originalité. Est révélée une part sombre de ce personnage en apparence poétique et attachante : la pulsion meurtrière. A la manière de Jean-Baptiste Grenouille dans Le Parfum, il se met à commettre des actes horribles à l’encontre des femmes, avec une envie incontrôlable, comme une pulsion naturelle à assouvir. Et tout arrive vite. Ce début de phrase, « Un soir comme tous les autres » qui vient après la description du personnage, ne donne aucune idée de ce qui va suivre…
«… il décida cette fois de s'équiper d'une lame aiguisée et de s'en servir sur une proie qui lui paraissaît trop agitée ». Et quelle surprise en lisant ces mots ! Certes, Lucien est décrit comme asocial, marginal, détestant les gens, mais au point d’être un tueur ! C’est là le premier moment fort de la nouvelle, qui arrive de manière inattendu, soudaine, perturbant le lecteur.
Le deuxième moment fort de la nouvelle intervient peu après, lors cette rencontre mémorable qui arrive comme une apparition. Celle de cette magnifique jeune femme, qui semble légère, vaporeuse, blanche, telle une fée qui l’illumine de bonté, comparable aux lumières que l’allumeur fait naître chaque jour pour illuminer les rues… Cette apparition inattendue perturbe l’allumeur de réverbères autant que moi, béat devant cette description élogieuse – « Un visage clair orné d'iris bleus plus éclatants que l'océan, souriait aux divines lumières qui provenaient des réverbères. Elle avait de magnifiques lèvres, d'une couleur de quartz rose, et des dents aussi blanches que son unique habit. ». Cette jeune fille est comme une lumière qui apparaît après une longue marche dans une forêt noire et lugubre ; cela me fait penser à cette chanson de Jacques Brel, « Ces gens-là », dans laquelle sont décrits quelques sombres personnages de manière sobre et misérable, puis l’on finit par évoquer Frida, et là c’est l’apothéose ! Dans cette chanson, la femme est comparée à un soleil, mais elle en reste tout aussi bouleversante pour le chanteur…
Après cet évènement, Lucien poursuit son métier, exécute sa tâche de manière consciencieuse : il recouvre son honnêteté, se débarrasse de sa folie meurtrière. Comme un électrochoc, l’allumeur de réverbères s’est métamorphosé. Il se repent.
Seulement l’invention marquante de 1879 vient perturber son travail : celle de l’ampoule électrique par Thomas Edison. « La profession d'allumeur de réverbères n'existait plus. ». Et la nouvelle se termine par la mort de Lucien, électrocuté devant le lampadaire. Son geste est-il délibéré ? Ou doit-on mettre cela sur le compte de sa méconnaissance de la nouvelle technologie ? Le mystère demeure, mais toujours est-il que le héros malheureux meurt bel et bien, discrètement comme il l’aura été toute sa vie…
Si elle peut décevoir par sa petite longueur – cependant due à des contraintes imposées à l’auteur -, elle a le mérite d’être originale en surprenant à de multiples reprises le lecteur – au début, Lucien semble un peu morose mais inoffensif, puis il apparait en fait comme un tueur fou, après quoi il a fait une rencontre fabuleuse et redevient bon, et là on croit au happy-end… mais rien n’est aussi facile ! – mais cette nouvelle est aussi particulièrement bien écrite ; avec cette ambiance très citadine, nocturne, lunaire, et ces personnages et le contexte ancré dans le XIXème siècle, elle dégage un vrai caractère qui le rend intéressante. Dès que j’ai lu le titre de la nouvelle, j’ai de toute manière été sûr d’être charmé !
N’hésitez pas à délivrer vos propres impressions sur cette nouvelle, ou répondre à mes remarques !
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[Concours] La Nouvelle
Dimanche 16 Août 2009 à 00 h 31, posté par Gauthier
Première fiche de la Série Concours 09, série qui comportera divers petits dossiers et fiches destinés à vous donner des informations sur certains points du concours ou à vous donner quelques pistes. Celle-ci donc est réservée à la Nouvelle – je vous préviens qu’elle est assez sommaire, ne souhaitant pas faire quelque chose de trop rébarbatif.
* * *
La nouvelle est un genre littéraire qui a la caractéristique principale d’être un récit de fiction court et bref. Si cette caractéristique la distingue du roman, elle ne suffit guère, car on peut se demander ce qui la distingue de la poésie, ou même du conte…
L’histoire de la Nouvelle
On attribue l’origine de la nouvelle à l’écrivain italien Boccace avec son recueil de nouvelles – 100 courts récits – titré
Le Décaméron, écrit entre 1349 et 1353. C’est cette œuvre qui aurait ainsi inspiré les auteurs de nouvelles suivants, parmi lesquels le poète anglais Chaucer et ses
Contes de Cantorbéry (v. 1387-v. 1400).
C’est en 1558, avec la parution de
L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, que la nouvelle en France commence à se dégager de son statut populaire pour se vêtir d’habits plus nobles.
Le XVIIème siècle marque encore une évolution de la nouvelle, avec celles de Cervantès (
Nouvelles exemplaires, 1613) , ou de La Fontaine (
Contes et Nouvelles, 1665-1674). Les nouvelles se distinguent ainsi davantage des longs romans très fournis, et on les appelle les « petits romans » :
La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette en est l’illustration. Considéré comme une nouvelle à sa publication, cette courte histoire possède la caractéristique d’avoir une intrigue assez resserrée et un cercle restreint de personnages et de lieux.
C’est au XVIIIème siècle que la distinction entre la nouvelle et le conte doit être formulée. Avec les multiples contes philosophiques signés de la plume de Voltaire, la nouvelle se voit attribuer une caractéristique supplémentaire qui l’en distingue : celle de relater des évènements à l’apparence réels. Certes, les nouvelles peuvent contenir des éléments fantastiques, mais elles ne doivent pas, contrairement aux contes, verser dans le merveilleux.
Mais l’émergence de la nouvelle en terme de genre littéraire se fait réellement au XIXème siècle, qui marque l’apogée de la nouvelle en France, dans les pays européens et aux Etats-Unis.
La nouvelle du XIXème siècle
XIXème siècle : siècle du romantisme, siècle du naturalisme, du réalisme ; mais c’est également le siècle de la nouvelle, enfin considérée comme un genre à part entière et théorisé. L’américain Edgar Allan Poe, dont les
Histoires extraordinaires ne présentent plus aucun mystère pour personne, a participé à cette théorisation de la nouvelle. Le poète effectuait en effet un réel travail sur ses nouvelles, se méfiant du premier jet, car il voyait la nouvelle comme se caractérisant par une intrigue resserrée, unique, qui doit être menée pour aboutir à une chute finale. Avec des auteurs comme Flaubert, avec ses
Trois Contes - recueil qui contient malgré tout des nouvelles comme Un cœur simple - ou bien encore le réaliste Maupassant - dont je retiens personnellement La Parure -, tous les grands romanciers de l’époque se sont tous plus ou moins essayés à la nouvelle – Balzac, Zola parmi d’autres. Et ce succès de la nouvelle s’est prolongé dans le temps et dans l’espace, avec des auteurs plus contemporains tels Sartre et son
Mur publié en 1939, Boris Vian et ses
Fourmis, et des écrivains de nationalité plus lointaine, tels les russes Dostoïevski ou encore Léon Tolstoï.
Les caractéristiques principales de la nouvelle
Nous pouvons ainsi dresser une petite liste des principales caractéristiques de ce genre littéraire :
- texte court en prose
- relate des évènements qui semblent réels, qui s'ancrent dans la réalité (absence de merveilleux)
- unité d’intrigue
- peu de personnages, et ces derniers sont moins développés
- fin brutale, inattendue, ce qu’on nomme la « chute »
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Edward Hopper
Mardi 21 Juillet 2009 à 22 h 38, posté par Bibi
Edward Hopper… né un 22 juillet (1882-1967)
House by the Railroad, 1925, « Le Manoir de l‘Ad Vitam », renommé pour l’occasion
Maybe I am not very human - what I wanted to do was to paint sunlight on the side of a house. - Edward Hopper
(Peut-être que je ne suis pas humain - ce que je voulais était peindre la lumière du soleil sur le côté d’une maison.)
Quand Edward Hopper a-t-il bien pu dire ces mots ? Car les œuvres représentant de mystérieuses demeures éclairées par le soleil sont nombreuses, et rares doivent être les personnes à douter de l’humanité du peintre en les admirant.
Hopper est probablement l’un des rares peintres du XXème siècle à avoir su conserver un style réaliste tout en acquérant une certaine notoriété, bien que le public se soit davantage tourné vers les peintres abstraits vers la fin de sa carrière.
Solitude, calme, mélancolie ; quelques mots pour décrire l’œuvre d’un artiste qui n’a probablement jamais peint un sourire de sa vie. Et pourtant, l’émotion ne manque pas dans ses toiles. Là où Norman Rockwell, autre grand artiste « porte-parole » de la vie américaine, utilise des couleurs violentes, contrastées, pour mettre en scène des personnages véritablement vivants, Edward Hopper est plus dans la retenue, la réflexion plutôt que l’action.
Eleven a.m., 1926
Nombreux sont les personnages perdus dans leur pensée, regardant par la fenêtre, assis seuls à une table de café, ou tout autre lieux où ils peuvent réfléchir librement, sans crainte d’être interrompu. L’environnement entourant ces personnages est toujours en accord avec eux-mêmes ; jamais Hopper n’a cherché à mettre en relief l’aspect pensif des femmes et des hommes qui peuplent ses toiles par une quelconque animation. Ce qui compte, c’est l’ambiance général de calme et d’introspection.
Hopper, comme beaucoup d’artistes, a ses thèmes récurrents : il y a bien sûr la mélancolie de ses personnages désenchantés, mais aussi la frontière entre la nature et la civilisation. Nombreuses sont les toiles où les personnages observent la nature à travers la fenêtre, où la lumière du soleil offre un peu de vie à des pièces ternes et tristes ; et étrangement, là où ses paysages exclusivement ruraux paraissent simples, calmes et naturellement beaux, ses représentations urbaines dénotent surtout un malaise, un « spleen », que les personnages ressentent et cherchent à fuir en observant au loin ce qu‘il y avait avant le progrès.
(Cliquez pour la voir en plus grand)
Cape Cod Morning, 1950
Le tableau ci-dessus, par exemple ; grande épuration, caractéristique de l’œuvre de Hopper vers la fin de sa carrière, la civilisation étant séparée au centre de la nature par une ligne dominante et verticale. A gauche nous avons les lignes droites, artificielles, et nettes (murs, volets, etc.) et de l’autre, les arbres et l’herbe jaune, avec une touche rappelant finement l’impressionnisme, dont le vent, semble-t-il, les pousse vers la femme. Une dame élégante, bien coiffée et habillée, qui doit probablement s’occuper de son intérieur en tant que bonne Américaine. Et pourtant, le visage impassible, dans une posture qui laisse croire qu’elle s’est arrêtée dans son mouvement, elle observe en dehors. La lumière qui vient de droite, de l’extérieur, la met en valeur. Elle préfère observer la nature, dont le vent apporte un mouvement et sans doute un son léger et élégant, contrairement à son intérieur fabriqué.
Hopper est aussi un peintre de « l’American Way of Life », comme nous avons pu le voir avec le tableau précédent. Car les lieux choisis, malgré leur calme, ne sont pas anodins, comme les détails qui y figurent ; on y croise une enseigne publicitaire, une bouche de métro, une station de gare. Des éléments qui montrent le développement de la société américaine, l’évolution de la vie des classes moyennes ; la libération de la femme n’est pas non plus étrangère à Hopper, mais malgré ce sujet fondamentalement vivant, l’artiste garde toujours la même vision : un être seul et fragile.
L’Œuvre de Hopper peut sembler assez déprimante, et il est vrai que celle-ci n’offre guère peu de surprises et garde toujours les mêmes motivations. Mais l’émotion que l’on peut lire sur le visage de ses personnages malgré leur impassibilité, et ce toujours renouvelé au fil de ses tableaux, est bien présente et toujours de façon implicite. Tout comme ses personnages, Hopper laisse au spectateur la possibilité de réfléchir et offre une vision plus nuancée de l‘habituelle impétueuse vie américaine, des conséquences de son évolution et surtout de la beauté qu’il y a à contempler.
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